Jean-Philippe, 57 ans, est sans domicile fixe. Parti des Etats-Unis après son divorce avec sa femme, il s’est retrouvé sans rien à son arrivée en France. Voilà sept ans qu’il erre dans les rues de Paris entre le métro et le Secours Catholique.

Station La Fourche, dans le 17e arrondissement. Au bout du quai, direction Châtillon, un homme, seul, une bouteille de vin rouge à ses pieds. L’air grognon, il regarde les passants monter et descendre du métro. Cet homme aux cheveux gris et à la barbe mal rasée s’appelle Jean-Philippe. « Je suis SDF depuis que je suis rentré des Etats-Unis, raconte l’homme alcoolisé. J’ai divorcé avec ma femme. Une fois en France, je n’avais plus d’appartement ». Les disputes à répétition, les poussent à rompre. Jean-Philippe n’a que très peu d’argent dans ses poches, juste assez pour se payer un billet d’avion. « Je n’étais qu’un vulgaire guitariste. C’est surtout elle qui ramenait l’argent à l’époque. Cela faisait un moment que j’avais quitté la France, je n’avais plus rien ici ».

Même de la famille, il n’en a plus. Jean-Philippe est fils unique, n’a jamais connu son père et sa mère est décédée peu de temps avant qu’il ne parte aux États-Unis. Ses amis, il les a tous perdus de vue en quittant la France. « Je n’ai pas réussi à retrouver un travail, explique t-il. Je n’ai pas fait d’études, je n’ai pas d’expérience, je sais juste jouer de la guitare. De toute façon, je n’avais aucune motivation alors je me suis isolé… Dehors ».

« J’ai voulu retourner là où je suis né »

Jean-Philippe est né en France. Originaire de banlieue parisienne, il a depuis toujours eu envie de fuir son pays. « Je n’ai jamais aimé la France, c’est pour ça que je suis parti, confie-t-il. J’ai rencontré ma femme, Kathy, dans un bistro au Texas où je venais jouer des petits morceaux ». Même si Jean-Philippe adore la vie américaine, il ne se voit pas, après son divorce, continuer de vivre au sud de l’Oncle Sam. « Ça me faisait du mal d’être dans le même pays que ma femme donc j’ai voulu retourner là où je suis né. Je pensais pouvoir revenir plus tard mais je n’ai jamais eu l’argent ».

« Je n’ai pas besoin de sous »

L’argent. 300 000 SDF courent après en France. Ils partent à la quête de la moindre petite pièce pour s’acheter un sandwich, un paquet de cigarettes, une couverture ou peut-être pour certains une chambre d’hôtel. Cependant, Jean-Philippe n’est pas comme les autres. Aucune pancarte entre ses mains, aucun discours devant les passagers du métro, aucun gobelet devant ses pieds. « Je ne fais pas la manche parce que je n’en ressens pas le besoin et de toute façon, je n’aime pas parler aux gens, explique l’homme aux vêtements délavés. Grâce aux associations, comme le Secours Catholique, je mange, donc je n’ai pas besoin de sous. Je me dis que ce n’est pas avec 2 ou 3 € que je vais pouvoir me payer un hôtel ou même un logement. Je n’arrive pas à m’imaginer ailleurs que dehors de toute façon, c’est ici qu’est ma place ».

« Les seules personnes à qui je m’adresse sont celles qui m’aident, c’est pour ça que je ne parle pas aux passants » 

Peu de temps après s’être retrouvé à la rue, Jean-Philippe a rapidement pris l’habitude de se rendre quotidiennement au Secours Catholique. Au 38 rue des Apennins, toujours dans le 17e arrondissement, il passe prendre son petit-déjeuner. « Je prends un café et un petit croissant, je joue au Scrabble et à la guitare, même si aujourd’hui, je n’ai plus la passion lorsque j’en fais ». Si cette association lui apporte de quoi se nourrir et un peu de chaleur, ce n’est pas pour autant que Jean-Philippe apprécie s’y rendre. « Elle ne m’apporte rien, mis à part le petit-déjeuner. Je n’aime personne ici donc je ne discute pas, explique l’homme d’un ton grincheux. Même en dehors de l’association je parle avec personne. Je dis bonjour à certains que je reconnais. Parfois, on s’échange deux/trois mots quand ils en ont envie, mais moi ça ne m’apporte rien, je préfère être seul ».

Selon Manuel Domergue, directeur des études de la Fondation Abbé Pierre, il y avait 300 000 personnes sans domicile fixe en 2022

Il n’y en a qu’une avec qui Jean-Philippe abandonne son côté associable : Agnès. « Elle vient le jeudi pour l’atelier d’écriture, c’est la seule que j’aime bien ». Pour le sans-abri écrire est une échappatoire. Il peut ainsi se libérer autrement qu’en discutant avec quelqu’un. « En général, j’écris des textes de musique, avoue-t-il. Je les garde pour moi, mais ça me fait quand même du bien ».

« C’est elle qui est venue vers moi »

Les journées de Jean-Philippe s’écoulent entre trois endroits : le quartier des Batignolles (17e), le Secours Catholique et une maison du 18e arrondissement. “Je me rends chez Madame Boulet pour le déjeuner donc j’y vais vers midi ». Elle est d’apparence Madame tout le monde. Une petite brune d’une cinquantaine d’années, qui vit seule, toujours en train de tirer son caddie rempli de fruits et de légumes, c’est ainsi que Jean-Philippe la décrit. « C’est elle qui est venue vers moi, raconte-t-il. Cela m’a fait bizarre, car d’habitude personne n’ose s’approcher, mais au fond, je comprends, je n’ai pas une apparence qui donne envie de discuter. Mais Madame Boulet est une habituée du quartier, à force de me voir traîner dans les rues, elle m’a reconnu ». Après un court échange pour savoir si l’un et l’autre se porte bien, la cinquantenaire finit par demander à Jean-Philippe s’il a faim. Ce à quoi il répond oui, elle décide donc de l’inviter chez elle et c’est devenu un rendez-vous quotidien. « Je ne suis pas le premier sans-abri avec qui elle fait ça, elle a l’habitude d’organiser des déjeuners ».

22% des SDF âgés de 45 à 54 ans consomment régulièrement de l’alcool (source : Insee)

Si l’homme de 57 ans n’arrive plus à s’imaginer vivre ailleurs que dans la rue et ne trouve pas la motivation pour changer son quotidien, ce n’est pas pour autant qu’il ne rêve pas d’un retour à sa vie d’avant. « Si je le pouvais, je retournerais aux États-Unis, jouer de la guitare, peut-être que la passion reviendrait, confie-t-il d’un air nostalgique. Mais ici, en France je n’en ai pas envie, je ne ressens que du malheur. Même si du jour au lendemain, je gagne plein de sous, je n’arriverais jamais à être heureux ici ». Jean-Philippe ne parvient pas à faire le deuil de sa vie d’avant. Ses morceaux dans les bars et sa femme, lui manque toujours sept ans après. « Mais je sais très bien que ces deux choses-là, je ne pourrai jamais les retrouver, même avec beaucoup d’argent…C’est trop tard ». Il est 18 h, l’heure pour Jean-Philippe de sortir une dernière fois dehors pour aller s’acheter une bouteille de vin rouge pour la nuit. Dans quelques heures, il reviendra au bout du quai. Il s’allongera sur le béton froid, emmitouflé dans sa veste beige, sous une affiche de publicité qu’il aura déchirée.

Au menu chez Madame Boulet

Il est midi, les cloches sonnent. Le signal sonore qui invite Jean-Philippe à se rendre chez Madame Boulet. Aujourd’hui, ils sont quatre autour de la table. Pierre et Benoît, deux autres sans-abris, sont présents pour déguster le plat du jour. « Un bœuf bourguignon, confie Jean-Philippe en souriant. Elle en fait tous les mardis, c’est mon plat préféré ». Tout le monde dispose d’une assiette bien remplie et d’un verre de vin rouge prêt à déborder, pour le plus grand plaisir du SDF à l’allure grincheuse. « A table, on évite de parler de la rue. En général, on se raconte des anecdotes passées, ça nous donne l’impression d’y être ». Un yaourt et un café pour terminer et il est l’heure pour Jean-Philippe et ses deux compagnons de retourner dans le présent. Le froid, lorsque Madame Boulet leur ouvre la porte, leur rappelle que leur vie n’est pas autour de cette table, mais bel et bien dehors.

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